05/07/2009

Hallelujah...

La vie est une longue route surprenante... jalonnée de cadeaux, de rencontres, de moments privilégiés... Elle nous surprend au moment où l'on s'y attend le moins, et le hasard aime se rire de nous en faisant basculer toutes les perspectives auxquelles on s'attendait.

C'est un peu tout cela qui s'est produit pour moi hier soir au Sportpaleis d'Anvers, à l'occasion du concert de Leonard Cohen. C'est vrai, j'ai toujours aimé sa musique... il est vrai aussi que sa voix me subjugue et que ses mélodies ont bercé ma vie... C'est donc avec un a priori terriblement positif que je m'y rendais, mais aussi avec un risque de déception proportionnel à ces attentes...

Et ce qui s'est passé hier soir était au-delà de toutes mes espérances. Je peux dire sans mentir, ni exagérer le moins du monde, que c'est un des meilleurs concerts qu'il m'a été donné de voir, une rencontre avec le génie, l'humilité, le talent à l'état noble. Leonard Cohen est un personnage surprenant, intriguant, bouleversant et merveilleusement attachant.

La soirée sera divisée en deux; une première partie d'une heure un quart, quelques minutes de rafraîchissement (fort bienvenues vu la chaleur tropicale dans la salle), et une seconde partie de plus d'une heure et demie, avec deux rappels chaleureux et un bouquet final digne d'un feu d'artifice!

A 20h précisément, le Sportpaleis d'Anvers accueille, à guichets fermés, un public délicieusement hétéroclite. De tous les âges, de tous les styles, de toutes les origines... rassemblé par ce canadien, né en 1934, et qui s'est embarqué pour une nouvelle tournée mondiale, entouré des siens.

La scène est sobre, l'ambiance douce, et apparaissent alors tous ses musiciens, en costumes et chapeaux... puis d'un pas sautillant, sur les premières notes de "Dance me to the end of love", arrive le Maître. Il est souriant, visiblement très heureux d'être là et dans une forme exceptionnelle!

Leonard Cohen, c'est l'élégance, la classe absolue. Costume trois pièces, chemise anthracite à boutons de manchette, chapeau qu'il incline pour nous saluer... Il est d'un charisme indescriptible, et en même temps, d'une humilité sans limite. Les yeux mi-clos, une main enserrant le micro et l'autre ouverte vers le ciel, un genou au sol, il nous chante au creux de l'oreille ces morceaux qui ont marqué nos âmes, puis nous gratifie d'un large sourire.

Bien sûr, il n'est pas seul. Autour de lui, trois choristes:

Sharon Robinson, dont la première collaboration date de la fin des années septante et qui co-écrit ("Everybody Knows") et produit avec lui depuis de nombreuses années, notamment "Ten New Songs, l'album de son grand retour en 2001. Une voix époustouflante, une présence discrète et délicate, une voix dont on rêve.

Et les "Webb Sisters", deux jeunes femmes aux voix celtico-enchanteresses, qui sont aussi guitariste, harpiste, clarinettiste, saxophoniste... et gymnastes à leurs heures, pour une "roue" improvisée dès le troisième morceau!

A la batterie, Rafael Gayol, qui débutait en 88 aux côtés de Robbie Robertson, qu'on verra en tournée avec les norvégiens du groupe A-Ha, et qui signe les parties batterie sur les bandes originales des films "Kill Bill II" et "Sin City".

Juste derrière Leonard Cohen, l'excellentissime bassiste (et contrebassiste) Roscoe Beck. Vous l'aviez peut-être vu en concert au Spirit of 66 de Verviers, en compagnie de Robben Ford & the Blue Line, ou sur une tournée précédente de Cohen, dont il est le directeur artistique des spectacles et co-producteur depuis 1979.

Une pointure aux claviers: Neil Larsen. Etablir son curriculum complet pourrait prendre un temps certain tant ses collaborations sont nombreuses, mais on peut tout de même citer quelques noms tels que George Harrison, Rickie Lee Jones, The Rolling Stones, Jimmy Cliff, Gregg Allman ou encore BB King. Il a aussi à son actif quatre albums solo et deux groupes à lui (Orbit et The Larsen-Feiten Band).

A la guitare et pedal-steel, Bob Metzger, qui fait partie de la tribu Cohen depuis 1988, producteur de "Cohen Live" (94), et qui a lui aussi collaboré à de multiples reprises avec d'autres artistes tels que Iain Matthews, Randy Crawford, Spencer Davis, Don Mc Lean ou encore le bluesman Long John Baldry.

Autre complice, et non des moindres: Javier Mas! L'espagnol est guitariste depuis ses 9 ans et "transforme" à sa manière tout instrument à cordes pincées. Bandurria, guitare à 12 cordes, laud ou encore "archilaud", ajoutant alors quelques senteurs arabisantes aux morceaux joués.

Enfin, et "last but not least": Dino Soldo. Multi-instrumentiste, il passe du saxophone, à l'harmonica, en passant par la clarinette, la guitare, les claviers et une multitude d'instruments à vents et/ou électroniques. Le californien a assuré des tournées aux côtés de Ray Charles, Lionel Richie, Beyoncé, Elton John, Cindy Lauper et Leann Rimes. Leonard Cohen le surnomme "The Master of Breath", réputation non-usurpée!

Avec de tels professionnels autour de lui, Leonard Cohen paraît encore plus "grand" et chaque moment de ce concert a frôlé la grâce. Poète, et Humain (avec un grand H), il a insufflé la vie et la sagesse à chaque personne dans le public, lors de moments légers comme l'air où ses quelques mots prononcés mêlaient poésie et musicalité. Parce que c'est cela aussi un concert de Leonard Cohen: une foultitude de gens rassemblés et pourtant.. c'est comme s'il s'adressait personnellement à chacun d'entre nous. Pour le paraphraser: It is a privilege to be gathered here when the world is in such suffering and chaos.

Il faut ajouter aussi que le son de ce concert était d'une telle pureté, d'une telle qualité! Les éclairages ont mis en valeur chacune de ces petites pierres à l'édifice musical et nous avons, en plus, été gratifiés d'un quasi-DVD musical instantané via les écrans géants placés de part et d'autre de la scène. Trois caméramans retransmettaient simultanément les images impréhensibles depuis la salle, ajoutant encore à cette impression de proximité inédite en concert. Du grand art, de vrais artistes, quel que soit leur rôle dans cette tournée. Petite touche d'élégance non-négligeable en plus: du roadie qui amenait les instruments sur scène, au responsable des retours, en passant par les techniciens en backstage, tous portaient l'emblématique chapeau, signe de ralliement incontournable.

Une délicate touche d'humour dans cette soirée en deux parties, parce que oui! Contrairement à ce que l'on pourrait penser lorsqu'on évoque la musique de Leonard Cohen, il n'y a ni tristesse, ni spleen. On est bouleversés d'intensité, d'émotion, de ressentis sensoriels, mais il n'y a pas de place pour quoi que ce soit de pesant. L'homme est apaisé, serein et il le transmet comme une bouffée d'oxygène.

Pendant ces presque trois heures de concert, nous aurons donc droit à une set-list choisie avec goût, agrémentée de petits moments de sourire, de communion avec le public présent.

Après "Dance me to the end of love", ils nous joueront "The Future", "Ain't No Cure For Love" (arrangé à merveille), "Bird On The Wire", "Everybody Knows", "In My Secret Life", "Who By Fire", "Chelsea Hotel", "Hey Now Way Say GoodBye", "Waiting For The Miracle", et "Anthem".

Après quelques minutes de pause, place à "Tower Of Song", "Suzanne", "Sisters Of Mercy", "The Partisan"...

Ensuite, Sharon Robertson, seule, nous livre une de ses propres compositions: "Boogie Street". Leonard Cohen, assis sur scène, regarde avec attention et tendresse. Ce sera le cas aussi plus tard, lors de la performance des Webb Sisters. Tel un patriarche fier et admiratif qui prend soin de ses ouailles.

Vient alors le très attendu "Hallelujah", un souriant et espiègle "I'm Your Man", et un moment aérien avec "Take This Waltz".


Les rappels ont été, eux aussi, passionnés et généreux:

"So Long, Marianne", "First We Take Manhattan", "Famous Blue Raincoat", ...

Ensuite, une belle et large place aux Webb Sisters qui ont chanté en duo, accompagnées de leur harpe et de leur guitare, un splendide "If It Be Your Will", dont Leonard Cohen avait déclamé quelques phrases en introduction.


Sont ensuite venus "Closing Time", et "I Tried to Leave You". En prononçant cette phrase, son oeil est lumineux et son sourire mutin. Il n'en fallu pas plus pour afficher un large sourire sur tous les visages de l'assemblée... Et pour la seconde fois du spectacle, Leonard Cohen a pris le temps de présenter un à un chacun de ses musiciens, leur laissant la scène pour une brève démonstration élégante de leur talent. Guitare douze cordes, harmonica, guitare, basse, claviers, batterie, chants... une frénésie s'emparait au fur et à mesure du public, et des membres sur scène, le tout suivi par l'oeil bienveillant de Leonard Cohen, sourire aux lèvres et chapeau contre le coeur.

Merveilleux final donc pour cette soirée hors du temps. Toute la salle est debout pour la énième fois, acclamant ceux qui nous ont fait voyager au pays des génies, et c'est alors que Sharon Robertson, d'un regard complice avec les autres musiciens, entonne a cappella "Whither Thou Goest", invitant sur la scène tous les roadies, les techniciens, toutes ces "petites mains" des backstages, jusqu'au fils de Roscoe Beck. Ils chantent tous ensemble et nous remercient...


Enfin, Leonard Cohen reprend la parole, nous glisse quelques mots universels de cette voix majestueuse et envoûtante, cerise sur ce gâteau digne des plus grands Maîtres Pâtissiers.

Hallelujah... le mot est si bien choisi..

Cohen

Commentaires

Chapeau bas ! Oui, vous avez tout à fait raison et l'avez exprimé avec beaucoup de justesse : c'était un excellent concert d'un très grand.

Écrit par : Philippe | 05/07/2009

Ton billet me rappelle une phrase que tu m'as dite, il y a plus de trois ans maintenant: "C'est bon de sentir ce que les gens ont ressenti sous leur peau"
Je te retourne le compliment... ;-)

Écrit par : Mlle ciguë | 06/07/2009

Bravissimo... Chère Mama,
J'ignorais que vous aviez une plume aussi affinée.
Retranscrire ses émotions et les faire partager n'est pas chose simple. Bravo !

Écrit par : Webkili | 06/07/2009

Beau billet C'est vrai que vous avez une facilité déconcertante à coucher vos émotions et vos impressions sur le papier (ou plutôt sur le net)... et ce n'est pas donné à tout le monde. Je n'apprécie pas cet artiste mais votre billet a retenu mon attention et j'en ai parlé à Wlady qui lui est fan comme vous. Pas étonnant donc que votre blog soit autant consulté! Bon vent Mama!

Écrit par : Virginia | 07/07/2009

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